mercredi 28 novembre 2012

Chapitre neuvième

Comment Candide, travaillant pour une institution mondiale, fit le bien de l'humanité

« Je pense avec ma bite. »
La voix de Dominique Strauss-Kahn, sérieuse, venait de retentir ; il se tenait debout, les mains dans les poches, les pieds légèrement écartés, et la tête droite, la mine assurée, il avait répété cette phrase, qui résumait sa philosophie de vie :
« Je pense avec ma bite. »
Candide était heureux, sincèrement heureux de discuter avec cet homme, car presque autant que Barack Obama, il l'estimait ; il l'avait d'ailleurs ajouté à ses amis Facebook. Mais cette phrase, tout de même, remettait en cause l'égalité homme-femme !... Elle était rétrograde ! Et même archaïque !... – Elle était typique du logiciel machiste !...
Si bien que Candide, ulcéré, s'était récrié :
« Mais... mais Monsieur Strauss-Kahn, comment pouvez-vous dire cela ?... Comment pouvez-vous tenir des propos aussi masculino-centrés ?... Vous êtes pourtant un homme de gauche !... »
Son interlocuteur, souriant, mais souriant cyniquement, s'était alors avancé vers lui ; et comme s'il se fût adressé à un enfant, il lui avait répondu :
« Voyons, Candide, il s'agissait d'une vue de l'esprit... Car j'aime naturellement les femmes, toutes les femmes, et je ne peux donc les mépriser (je travaille d'ailleurs personnellement à leur émancipation) ; mais sur le marché de l'amour, comme sur celui de la vie en général, j'agis en homme. Penses-tu donc que je sois... anormal ?...
– Je... euh... n... non, bien sûr, m... mais... »
Candide, un instant, était resté interloqué : cette interrogation le gênait. Car il savait que répondre par la positive, exprimer que Dominique Strauss-Kahn était anormal, et même le penser, oui, simplement le penser, c'était être antisémite. Il en avait honte, et il en rougissait. Mais il devait se dédouaner : il devait se justifier.
Quoi qu'il en soit, il ne pouvait demeurer muet, car ce que le grand homme, l'instant d'avant, venait de prononcer, ce « Je pense avec ma bite », l'effarait : il ne pouvait l'accepter ! Si bien que Candide, qui était rationnel, avait usé de son esprit : et il avait songé qu'étant économiste, forcément, son interlocuteur savait ce qu'il disait.
Il avait alors réfléchi, et il s'était répété, en lui, la phrase qu'on lui avait posée : « cet homme, Dominique Strauss-Kahn, était-il anormal ? » Il avait réfléchi, sérieusement réfléchi, et après un court silence, il s'était exclamé :
« Mais bien sûr que non ! Vous êtes un homme normal ! Car en agissant ainsi, vous faites fructifier votre capital humain ! »
Candide s'était d'ailleurs souvenu, lui aussi, à quel point il était un homme normal.
Mais tandis que DSK, face à lui, s'enthousiasmait de la vigueur de son esprit, peu assuré – car il était impressionné, – notre homme, craignant les réprimandes, avait hasardé la question suivante :
« Mais... mais Monsieur Strauss-Kahn, vous qui pensez ainsi... vous pourriez être poussé... à... euh... disons... à vous retrouver dans des situations compromettantes... Et cela... pourrait nuire à votre carrière politique... Car au PS, qui est pourtant le seul parti où les hommes ont des idées saines (car ils ne sont pas de droite), certains pourraient en profiter... disons... pour vous évincer lors des prochaines présidentielles ?... »
L'ex-ministre, comme par réflexe, avait alors éclaté de rire.
Mais sans tarder, il avait retrouvé son sérieux ; et d'une voix vibrante, il lui avait répondu :
« Mais Candide, je suis l'espoir de la gauche ! Le parti socialiste, qui défend le progrès, ne peut se passer de moi ! Car je suis l'homme de l'espoir, de l'avenir, de l'innovation ! Et sans moi, les détenteurs de stock options devraient encore payer des impôts exorbitants !... Ce serait effroyable !... Car cela découragerait les meilleurs !... Non, Candide, rassure-toi, il n'y a aucune chance que je sois inquiété. – J'en ai d'ailleurs discuté, hier au téléphone, avec Jack Lang, qui connaît bien le sujet. »
Candide, lui qui un bref instant, avait eu des doutes, s'était ainsi rassuré : cet homme, Dominique Strauss-Kahn, savait ce qu'il faisait ; du reste, à sa manière de penser, on sentait qu'il était économiste, car il prenait des risques, et les prises de risques, dans le système capitaliste, étaient toujours récompensées.

Depuis deux mois, Candide, qui avait quitté cette délicieuse banque, Goldman Sachs, où il monitorait les activités de marché, œuvrait pour le Fonds Monétaire International, cette belle institution, qui avait pour occupation, en tout temps, en tout lieu, de faire le bien des hommes. Et en deux mois, en seulement deux mois, il avait eu le temps de s'imposer ! Car indéniablement, il maîtrisait la Théorie de l'équilibre général, mais également les fonctions d'utilité CARA, les lagrangiens et les hamiltoniens, et depuis son arrivée, de nombreuses fois, son intelligence avait fait le bonheur de ses supérieurs, et plus généralement du FMI, qui travaillait au retour de la croissance.
En 2009, en effet, suite à l'effondrement de Lehman Brothers, à la faillite d'AIG, et à la « contamination de l'économie réelle par la crise », une récession était intervenue, une nette récession, une franche récession, partout dans le monde ou presque, qui avait effrayé l'ensemble de la population. Car perdre 2 points de PIB, c'était une chose effroyable ! C'était encore pire que d'avoir un président de droite !
Mais dans le plus beau des pays du monde, aux États-Unis, le président était de gauche : il était démocrate ; et par ce fait, les choses s'étaient améliorées : la crise était d'ailleurs « derrière nous », pour la troisième fois – et cette fois-ci serait la bonne ! car les médias le disaient ! et les médias disent toujours la vérité !
Quoi qu'il en soit, en résolvant la crise, les États s'étaient endettés. Et en s'endettant, ils avaient révélé que jusqu'en 2008, ils avaient « vécu au-dessus de leurs moyens », en « dépensant plus qu'ils ne gagnaient », ce qui n'était pas « responsable », car en « laissant augmenter le ratio de leur dette sur leur PIB », ils « perdaient de la crédibilité sur les marchés ». – Grâce à de bonnes mesures, il est vrai, les banques avaient été sauvées, et ainsi, l'économie avait été relancée ; mais dorénavant, il allait falloir « faire des efforts », c'est-à-dire « réformer », pour « présenter des budgets équilibrés ».
C'était d'ailleurs le sens d'une note, une belle note que notre homme avait produite, qui s'inquiétait de la solvabilité des États, notamment en Europe, et qui rappelait que si d'ici un an, rien n'était fait, « les marchés sanctionneraient les mauvais élèves ».

Mais si au FMI, il était apprécié, c'était parce que Candide, dès le début, avait mis à profit ses compétences : lui qui ayant œuvré chez Lehman Brothers, ainsi que chez Goldman Sachs, connaissait les réalités du marché, il avait été requis, un mois durant, avec l'équipe qu'il encadrait – car dorénavant, il était boss : il manageait, – pour déterminer si oui ou non, certaines innovations financières, concrètement, devaient être régulées. Ainsi s'était-il intéressé, particulièrement, au « trading algorithmique » et aux « dark pools ».
Le « trading algorithmique », qui incluait le « trading haute fréquence », permettait, moyennant le développement préalable de codes informatiques, fondés sur des algorithmes, d'expédier automatiquement des ordres, et dès lors de réaliser des transactions, sans passer par des intervenants humains ; les « dark pools », pour leur part, permettaient de traiter, de façon anonyme, sans passer par les canaux habituels, en particulier par les bourses réglementées, n'importe quel produit financier ; ces deux principes, Candide les avait étudiés, il les avait fervemment étudiés, et il les avait d'autant mieux analysés que depuis des années, il les connaissait.
Du temps où à Bruxelles, en effet, il œuvrait à la DG Concurrence, il avait eu le loisir, travaillant sur des instruments financiers, de consulter la « Directive concernant les marchés d'instruments financiers », qui était entrée en application en novembre 2007, et qui prévoyait, entre autres, l'autorisation des « dark pools » ; quant au « trading algorithmique », dès 2004, par ses « camarades de promotion », qui ainsi que lui, travaillaient pour l'avenir de l'humanité, il en avait entendu parler : ils lui en avaient expliqué les principes, et il les avait approuvés, car ils respectaient la concurrence libre et non faussée ; ces deux bonnes choses, ainsi, le « trading algorithmique » et les « dark pools », sitôt qu'il les avait découverts, l'avaient enthousiasmé, si bien que lorsqu'au FMI, en compagnie de son équipe, ou plus exactement de son team, on lui avait demandé de les étudier, pour savoir s'il fallait réglementer ce qui sur les marchés, s'y rattachait, il avait eu peu de mal, extrêmement peu de mal à en prouver l'utilité. – Ces deux principes, en effet, produisaient de la liquidité.
Il le savait pourtant, en Amérique, en Europe et ailleurs, des voix s'élevaient parfois : certains contestaient la réalité que chaque jour, il défendait, et cela l'effrayait ; car il en était même qui proposaient, à l'instar de ce qui aux États-Unis, en 1933, avait été décidé, de séparer les activités bancaires, en isolant les activités de banque d'investissement ! Les fous !... C'était une hérésie économique !... Car cela aurait diminué l'efficience des marchés !... Mais en y réfléchissant, il avait compris que ces attaques, en réalité, n'étaient pas le fait du hasard : il avait perçu qu'une fois de plus, derrière ces propositions, se cachaient des mouvements d'extrême-droite, qui complotaient. Car tous ces gens, d'une même voix, faisaient référence à 1933, et 1933, c'était l'année où Hitler, en Allemagne, était arrivé au pouvoir !

Quoi qu'il en soit, nous l'avons vu, Candide, dès le début, avait mis à profit ses compétences ; et lui qui à n'en pas douter, était un véritable esprit universel – il avait en effet une formation d'économiste, – il n'entendait nullement se cantonner aux questions financières, ou à tout le moins aux questions purement financières, sur lesquelles le premier mois, on lui avait demandé de se focuser.
L'équipe qu'il encadrait, du reste, était une équipe polyvalente : c'était une équipe de choc, une équipe « multi-forces », et qui était composée, pour la majorité, d'individus formés dans des universités américaines – des individus qui dès lors, savaient parfaitement ce qu'ils faisaient.
On avait demandé à Candide, sachant la situation, et les prêts que le FMI, dans le futur, devrait peut-être accorder, une analyse en profondeur de la situation, qui étaierait la note qu'un peu plus tôt, au sujet des États, il avait publiée, et qui « de façon pragmatique », « sans a priori idéologique », « donnerait une bonne vision d'ensemble de l'économie mondiale ».
Si bien qu'avec Giulio, avec Laureen, avec Aziz et avec tous les autres, il s'était mis à la tâche, immédiatement, et sérieusement.
Eux qui naturellement, ayant été bien formés, connaissaient les ressorts de l'économie, ils savaient qu'en la matière, tout est modélisable, et que les modèles employés ici, au FMI, avaient été testés, soigneusement testés, et qu'ils étaient toujours « en accord avec la réalité ». Ainsi avaient-ils pris pour base, pour ce travail, le modèle Liberty 2.02, qui était plus performant que Freedom 3.2, et qu'ils avaient retouché, intelligemment, pour insérer des boucles de rétroaction, ou plus exactement des loops de feedback, qui rendraient mieux compte des « dernières tendances macroéconomiques », en intégrant les « dernières innovations financières », qui « contribuaient à l'amélioration des échanges ». Bien sûr, cet excellent modèle, qui était réaliste, ne prévoyait nullement le défaut d’États, qui était impossible, ni la rupture d'unions monétaires, qui n'était qu'une vue de l'esprit. C'est que ce modèle, à tous les égards, s'appuyait sur l'histoire ! Il était benchmarké ! Car pour estimer la plupart des paramètres, de longs calculs économétriques et statistiques, préalablement, étaient launchés, et les outputs qui en étaient issuées, qu'il s'agît de multiplicateurs, d'indicateurs de compétitivité ou de facteurs d'élasticité, ne pouvaient être discutés ! Ils intégraient toute la complexité de l'histoire ! – Ils s'appuyaient, en effet, sur les observations des six dernières années.
Grâce à toutes ces données, qui étaient « exhaustives », Candide le savait, ils prévoiraient le futur ; et c'est ce qu'ils firent : de ces profonds calculs, qui traduisaient ce qui forcément, se réaliserait, ils tirèrent les informations suivantes :
– la notation AAA des plus grands États, en particulier des États-Unis, n'était pas menacée ;
– la croissance, qui était enfin revenue, serait bientôt soutenue, car même si çà et là, certains effets de la crise subsistaient, par définition, une crise ne pouvait pas durer ;
– pour assurer que les deux premiers points se matérialisassent, partout, et immédiatement, en particulier en France, il fallait « réformer le marché du travail », en « réduisant le train de vie de l’État », mais en continuant à sauver les banques, car elles finançaient l'économie.
Candide s'était rappelé qu'en fin de compte, Keynes avait du bon, car mathématiquement, il avait démontré que si l’État existait, c'était pour éviter les récessions, c'est-à-dire les déflations, qui objectivement, étaient ce qu'il y avait de pire sur terre. Ainsi avait-il défendu, d'abord à contrecœur, puis fervemment, les politiques de relance ; mais l'économie ayant été relancée, désormais, il fallait la laisser tourner seule, sans intervention, et surtout, il fallait rembourser les dettes qui à cette occasion, avaient été contractées.
Le document de synthèse que Candide et son équipe, sur le sujet, avaient concocté, était tout à fait clair : les niveaux d'endettement des pays européens, et en particulier de la Grèce, de l'Italie, de la Belgique et de la France, étaient « excessifs », car dans chacun de ces vieux États, qui avaient jusqu'ici « traîné des pieds », qui ne s'étaient pas « modernisés », la dette publique, tout de même, dépassait les 80 % du PIB ! Il fallait donc absolument, pour « retrouver le chemin de la croissance », privatiser les services publics, supprimer la Sécurité sociale, augmenter l'âge de départ de la retraite, réduire le SMIC, et diminuer le nombre de fonctionnaires. – Candide, lui qui était de gauche, aurait bien ajouté que naturellement, il fallait légaliser la consommation de haschisch, mais ce n'était malheureusement pas le sujet de l'étude.
Toujours est-il que l'étude, qui était précise, qui était factuelle, qui était rationnelle, plut fortement à la hiérarchie de Candide, qui sut se le rappeler plus tard, au milieu de l'année 2010, comme nous le verrons bientôt.

Mais avant cette date, aux States, il s'était passé des choses. Car en octobre de l'année précédente, en 2009, sans qu'il s'y fût attendu, Candide avait eu la joie, l'immense joie d'apprendre un fait qui dans l'éternité, ne pourrait que résonner : Barack Obama, ce grand homme, avait reçu le prix Nobel de la paix. Cela était touchant ! et même émouvant ! Car ce prix Nobel de la paix, pour une fois, était décerné à un « black » ! Et à un « black » président des États-Unis ! C'était donc une garantie que ce pays, qui absolument toujours, depuis ses origines, avait défendu la paix dans le monde, poursuivrait cette action si noble ! – Candide, qui en avait été comblé, pour mieux le célébrer, avait changé son statut Facebook.
Mais s'il était un moyen par lequel, en ces journées, sans réserve, il s'était épanché, c'était un site Internet plus « neuf », plus « vif », plus « jeune », qui « respirait la sincérité »  ; ce site, c'était Twitter.
Ce « service de microblogging », qui permettait aux individus de « partager ce qui les faisait vibrer » (par exemple un livre d'Alain Duhamel), était une « authentique révolution », mais cette révolution, qui était informatique, était également « culturelle », « sociale », et « politique » : elle était en effet « 100 % humaine ». C'est que la limite imposée à la taille des messages, 140 caractères, permettait de formuler des idées détaillées ; et si malheureusement, créé en 2006, il n'avait pu prendre son essor aussi rapidement que Facebook, en cette année 2009, aux États-Unis en particulier, il s'était imposé comme « un acteur avec lequel il fallait compter ».
Candide, qui n'était pas « en retard », car il était « ouvert à la modernité », se devait de l'utiliser ; et c'est ce qu'il faisait. Ainsi passa-t-il une semaine, suite à l'annonce du comité Nobel et à l'aide de son iPhone, qui lui semblait-il, avait été conçu dans ce but unique, à y « twitter », à y « retwitter », et à y utiliser tous les « hashtags » qui ces derniers jours, avaient « méchamment buzzé » :
« #NobelPrize: Democracy is #Obama, #Obama is peace – Vive #Obama ! vive la paix ! vive la démocratie en Amérique ! », avait-il par exemple inscrit, en référence à ce beau livre, De la démocratie en Amérique, dont il aimait beaucoup l'auteur. « Cela fera plaisir à Alain Minc », s'était-il dit alors.
Mais certains utilisateurs, malheureusement, étaient singulièrement bornés : ceux-là le critiquaient ; et cela l’écœurait ; car lui qui aimait les débats d'idées, il savait ce qui derrière ces critiques, se terrait ; si bien qu'à l'occasion, il s'était emporté :
« @Racists : How come you criticize #Obama?!? You must belong to the Ku Klux Klan! You anti-Semite! », avait-il ainsi envoyé, exténué, deux jours après que le président eut été récompensé. Car à n'en pas douter, ces personnes qui le critiquaient, contrairement à lui, n'étaient pas tolérantes ! Elles faisaient des amalgames racistes, qui donnaient la nausée ! – Candide, qui était démocrate, s'il en eût eu le pouvoir, les eût fait enfermer.
Par chance, ces énergumènes étaient rares, extrêmement rares, si bien que le désagrément, pour lui, ne dura guère longtemps, et que passionnément, des jours durant, il put s'épancher :
« #Obama is change, #Obama is peace ; the #US always changes for good – this time it changes for peace », avait-il ainsi twitté.
« RT @SégolèneRoyal : Barack Obama est notre désir d'avenir à tous », avait-il retwitté.
« @ValéryGiscarddEstaing: L'#Europe, il est vrai, a encore beaucoup a apprendre des #US. Car il n'y a jamais eu de président noir en #France », avait-il aussi inscrit, en réponse à un twit de l'ex-président français, qui était décidément « in » Candide avait même entendu dire qu'il possédait un iPhone.
Quoi qu'il en soit, le prix Nobel de la paix, cette année l'illustrait, toujours, absolument toujours, était attribué en fonction non de fantasmes, mais de faits : Obama apportait le changement, c'était une certitude, si bien que par avance, il convenait de le récompenser.
Deux ans plus tôt, d'ailleurs, ce prix avait été remis, conjointement, à Al Gore et au GIEC, le « Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat », qui « sans a priori », « de façon scientifique », « critiquait l'action dévastatrice de l'homme ». Auparavant déjà, Candide, qui était concerné, défendait ce que défendait Al Gore : il savait que le réchauffement climatique, qui était indéniable, était imputable à l'homme, rien qu'à l'homme, uniquement à l'homme, et au dioxyde de carbone qu'il émettait. Mais s'il avait été convaincu, c'était également en raison d'un fait, qui était primordial, et que son vieux maître, le professeur Pan, lorsqu'il vivait encore à Paris, lui avait expliqué. En effet, Candide, qui était rationnel, avait émis l'interrogation suivante :
« Mon maître, mon bon maître, Monsieur Pan, je comprends que sur le sujet, la science a déjà tranché : il n'est plus temps de discuter. Mais... si nous voulons vraiment tackler cette issue, nous risquons de devoir... consommer moins... Et par conséquent... de faire diminuer le PIB ?...
« Vous rendez-vous compte, faire diminuer le PIB ?!?... Ce serait affreux !!!... »
Le professeur Pan, au son de ces mots, avait alors éclaté de rire, un rire qui de prime abord, avait décontenancé notre homme, Candide, qui ne comprenait pas, mais qui avait senti que son maître, son bon maître, à cette question, avait une belle réponse, une grande réponse, une excellente réponse ; il avait eu une réponse imparable, en effet, et il l'avait ainsi formulée :
« Mais Candide, nous ne parlons absolument pas de faire diminuer le PIB !... Bien au contraire !... Car il s'agit en réalité, pour nos économies fatiguées, de se remonter, en trouvant un relais de croissance... »
L'attention de Candide, suite à ces mots, avait redoublé : sa curiosité était attisée : il en avait cessé de respirer ; c'est qu'il cherchait une explication à ces termes qui le passionnaient, et même qui l'emportaient, au point qu'un petit sourire, au coin de ses lèvres, s'était dessiné. Et que passionné qu'il était, sans tarder, il avait relancé l'échange :
« Vous voulez dire que... de cette manière, nous pouvons relancer la consommation ?...
– C'est exactement cela, Candide ! Tu es décidément brillant ! Car vois-tu, en rappelant à quel point la Terre, actuellement, souffre de la pollution, et particulièrement des émissions de CO2, nous soulignons le besoin, l'impérieux besoin qu'ont les gens, aujourd'hui, de se rééquiper, afin de sauvegarder la planète. Cela a le mérite, bien sûr, d'accélérer le remplacement du matériel électroménager, et de permettre aux entreprises de restaurer leurs marges. Mais cela a le mérite, également, de créer de nouveaux marchés, et donc de retrouver la croissance.
– Mais... mais c'est génial !... Car les énergies renouvelables, en effet, tout en apportant un bien-être incontestable à l'homme, vont permettre de créer de la valeur ajoutée !... et les produits bio, qui sont si sains pour le corps, vont également apporter un grand bol d'air frais à l'économie !... »
« Quelle excellente idée, vraiment ! » avait-il même ajouté en lui, alors que son professeur était parti. « Elle est si excellente que je suis sûr, absolument sûr que c'est un polytechnicien qui y a songé ! »
À compter de ce jour, Candide, qui avait compris les ressorts économiques (c'est-à-dire scientifiques) du développement durable, s'était montré un défenseur acharné de ces principes écologiques, qui étaient si vertueux, si sains, si purs, qu'ils illustraient la marche du progrès.
Mais en novembre 2009, au moment où le plus excellent président des États-Unis, Barack Obama, recevait le prix Nobel de la paix, des individus avaient divulgué, sur Internet, le contenu d'échanges privés au sein de la communauté scientifique, et qui montraient qu'en matière de sciences climatiques, certains auteurs s'arrangeaient, que des publications contradictoires étaient empêchées, et que le débat, d'une manière générale, était profondément biaisé ; le Climategate, ainsi, avait débuté.
Candide, qui savait que le réchauffement climatique, qui se poursuivait, était lié à l'homme, uniquement à l'homme (car cela avait été prouvé), s'était alors indigné, fortement indigné que dans la presse, aux États-Unis, on en eût pu parler :
« Mais ces gens doutent !... Ils sont insensés !... car douter, cela n'est pas scientifique !... Ce ne sont pas là des journalistes, mais des complotistes !... de dangereux complotistes !... ce qu'ils font est dangereux !... ils jouent avec le feu !... Car c'est ainsi qu'Hitler, dans les années 30, est arrivé au pouvoir !... Sans compter que ces mails, ces milliers de mails, ont été piratés !... Ce sont des méthodes fascistes !... Ce sont des méthodes totalitaires, qui rappellent Auschwitz et Dachau !... – J'espère que Cali, au moins, écrira une chanson à ce sujet... j'ai tellement aimé son dernier album, L'Espoir, où il critique la guerre... »
Mais Candide, lui qui pourtant, d'une manière générale, savait que la France était « en retard », qu'elle « refusait de voir la réalité », et qu'elle « pensait encore qu'elle pouvait avoir raison seule », « face au monde entier », alors qu'elle n'était, d'un point de vue objectif, qu'une « puissance minuscule » (elle n'était, il est vrai,que la cinquième économie mondiale, elle disposait de la deuxième zone économique exclusive, à quasi-égalité avec les États-Unis, elle parlait la deuxième langue en termes de diffusion, elle possédait l'arme nucléaire, et elle faisait partie du Conseil de sécurité de l'ONU), Candide, donc, avait été heureux d'apprendre qu'au pays des droits de l'homme, ces informations de caniveau n'avaient pas été divulguées : la presse télévisée n'en avait pas parlé, et les hommes politiques mêmes, qui aimaient les ragots, ne l'avait pas évoquée – tout juste y avait-il eu, çà et là, dans la presse papier, quelques sains individus pour évoquer le sujet, et pour éclairer ceux qui les lisaient, leur précisant qu'en réalité, cela était prouvé, ceux qui avaient piraté les serveurs des universités, une fois encore, étaient « financés par l'industrie pétrolière ». – Au moins, en France, les journalistes faisaient leur métier.
Toujours est-il que Candide, aujourd'hui encore, lorsqu'il le pouvait, faisait un geste pour la planète : il avait acheté des ampoules électriques spéciales, des ampoules basse consommation, qui étaient moins énergivores ; il ne laissait jamais sa télévision en veille ; il pratiquait beaucoup le vélo ; et le chargeur de son iPhone, bien sûr, fonctionnait à l'énergie solaire.
Dans le même temps, il consommait bio : il savait que par définition, cela était bon, et qu'agissant ainsi, il faisait un geste citoyen ; et si aux États-Unis, malheureusement, pour ce qui était de ces choses, il était plus ardu de s'approvisionner, sans hésiter, il y mettait les moyens : il était conscient, parfaitement conscient que chaque jour, il agissait pour le bien-être de l'humanité, et il entendait continuer, longtemps, très longtemps, à prodiguer ses bienfaits. – Il avait d'ailleurs découvert, récemment, un excellent produit pour lentilles de contact bio : il en avait tout de suite acheté deux boîtes.
Si à n'en pas douter, étant concerné, il s'était engagé, c'était parce qu'il était conscient de ce fait, qui était une évidence : pour sortir de la crise, pour retrouver la croissance, il était nécessaire d'investir dans ce domaine, le développement durable, qui était en plein essor. D'ailleurs, beaucoup l'avaient déjà compris : aux États-Unis comme en Europe, c'est-à-dire partout dans le monde, en la matière, les lobbys se multipliaient, ce qui illustrait que bien sûr, ce secteur était dynamique, et surtout innovant : il s'agissait, cela avait été calculé, d'un véritable secteur d'avenir.
Candide, naturellement, était favorable à la construction de parcs d'éoliennes, en particulier dans la Beauce, en Provence ou dans le Cantal, où cela ne gênerait personne ; il était également favorable à l'éolien offshore, qui ne poserait aucun problème d'entretien, ainsi qu'à l'énergie solaire, à l'énergie photovoltaïque, à la biomasse et à la cogénération, car toutes ces énergies, qui étaient des « énergies propres », par définition, n'avaient aucun revers : en effet, elles n'étaient pas chères, elles permettaient de stimuler l'activité industrielle française, et surtout, elles étaient parfaitement renouvelables. Si bien que notre homme, sincèrement, était heureux de voir qu'à ce jour, en France, les choses avaient bien débuté : le président Sarkozy, qu'il n'aimait guère parce qu'il était de droite – mais qui en matière économique, il fallait l'avouer, avait de bonnes idées, – avait décidé d'investir plusieurs milliards, immédiatement, dans ces « énergies vertes », qui allaient « créer des milliers d'emplois », et qui seraient donc « entièrement bénéfiques à la France ». Candide, bien sûr, avait eu des critiques à l'esprit : il aurait bien investi, pour sa part, dans les véhicules électriques, ainsi que dans la géothermie, ou dans l'hydrolien ; mais lui qui à l'origine, s'était montré « particulièrement inquiet », car « en raison de l'urgence climatique », « on ne pouvait rester les bras croisés », il avait pu noter qu'en Europe, enfin, les véritables problèmes, ceux qui devaient « mobiliser les êtres humains de tous les pays », avaient été identifiés, et que les solutions à y apporter, progressivement, étaient mises en œuvre.
Et vraiment, cela lui avait mis du baume au cœur. Car cela lui avait rappelé ce si grand projet, l'Europe, pour lequel il avait milité, et qu'il avait abandonné, temporairement, pour maximiser son utilité, mais qu'un beau jour, il retrouverait, pour le magnifier, en lui donnant vraiment ses couleurs, des couleurs vivantes, des couleurs éclatantes, celles de la concurrence libre et non faussée. Face à ces dirigeants, qui étaient « visionnaires », car ils « investissaient dans les énergies du futur », il y avait certes des fous, des « climatosceptiques », qui ne croyaient pas à l'évidence du réchauffement climatique, ou pire encore, des « décroissants », qui militaient pour un développement différent, un développement qui passait, par exemple, par une diminution du PIB (« Quels hommes arriérés ! » s'était dit Candide à leur sujet, apprenant leur existence – « Ils veulent donc revenir au temps de Cro-Magnon ? ») ; mais tous ces gens, qui étaient « clairement négationnistes », car ils « remettaient en cause les résultats de la science » (ils remettaient en cause ce qui dans le passé, avait été prouvé, d'un côté par la climatologie, de l'autre par l'économie), n'étaient heureusement pas écoutés : ils étaient peu nombreux, et ils étaient marginalisés – ils le méritaient.
Mais aux États-Unis, notre homme était peiné de le voir, si Obama, ce grand homme, avait soutenu les énergies renouvelables, et en particulier l'énergie solaire, ses adversaires, les Républicains, qui étaient de droite, avaient « campé sur leurs positions », des positions idéologiques, stériles, et surtout dangereuses pour l'avenir de l'humanité ; ainsi la réaction de l’État, face à « la catastrophe écologique qui s'annonçait », avait-elle été bien faible, et il s'en était attristé.
Mais Candide, qui était vaillant, ne s'était pas découragé : il s'était même impliqué, et cela l'avait exalté ; car le FMI, qui s'était engagé pour le sauvetage de l'économie, s'était aussi engagé pour la sauvegarde de la planète, et lui qui était concerné, il y avait pris part : il y avait plus que figuré – il s'y était employé. À tous ses salariés, en effet, qu'ils fussent au bas de l'échelle ou qu'ainsi que notre homme, ils eussent des responsabilités, l'institution avait proposé, depuis le début de l'année, de participer à des réunions, à des colloques, mais également à des « journées de sensibilisation », et surtout à des « journées d'action », et Candide, s'y inscrivant, avait « activement lutté contre le réchauffement climatique ».
Si Candide s'était engagé, c'était parce qu'un jour, incidemment, il avait reçu ce message (un message que par égard pour le lecteur, nous avons traduit en français) :

En 2010, avec le FMI, devenez un Climate Champion !

La protection de l'environnement vous passionne ? Vous souhaitez acquérir une expertise, et rejoindre un véritable réseau d'ambassadeurs de l'environnement ? Engagez-vous dans la lutte contre le réchauffement climatique, et devenez un Climate Champion !
Quelles conditions faut-il remplir pour postuler ? Pour être sélectionné, vous devez être impliqué, concrètement, dans un projet local en faveur de l'environnement (par exemple participation au tri des déchets dans votre service), et avoir une bonne connaissance du marché des énergies renouvelables.
Les futurs Climate Champions, bien sûr, doivent être capables de mobiliser d'autres collègues, de les impliquer, mais également faire preuve d'initiative, afin d'améliorer les performances environnementales du FMI.
Mais au juste, être Climate Champion, en quoi cela consiste-t-il ? Si votre candidature est retenue, vous aurez la chance d'intégrer, durant une semaine, le « Earthwatch-run Climate Center » du FMI, qui publie à chaque fin de mois « l'indice de santé environnemental » de la planète, et qui en partenariat avec des scientifiques, imagine des solutions innovantes pour répondre à l'urgence écologique.
Ce séjour au sein du « Climate Center » vous permettra d'approfondir vos connaissances sur le changement climatique, et de participer à des missions d'envergure (comptage des arbres dans une forêt, mesure des troncs...).
Le meilleur des « Climate Champions », celui qui se sera le plus investi, sera distingué de l'ordre de la Légion des Climate Champions, et pourra s'entretenir durant une heure avec Barack Obama.

Candide avait bien lu : avec Barack Obama ! Il avait toujours rêvé de rencontrer Barack Obama !
Le cœur de Candide, lorsqu'il avait lu ce nom, avait ainsi bondi, sincèrement bondi, et lui qui passionnément, jusqu'à ce terme, avait suivi le déroulement des phrases, il ne s'en était que plus enthousiasmé :
« Un Climate Champion !... Je veux devenir un Climate Champion !... » s'était-il répété en lui, fervemment, imaginant à quel point vraiment, s'il était le meilleur des Climate Champions, il pourrait contribuer à la fois, dans le monde, au retour de la croissance, à la protection de l'environnement et à la réalisation de ses rêves. Cela serait formidable ! Mais pour ce faire, il devait agir, et ne pas lésiner ; les mots par quoi le message qu'il venait de lire, d'ailleurs, se terminaient, par leurs douces sonorités, le lui avaient rappelé :

Ensemble, adoptons des gestes responsables : n'imprimez ce message que si nécessaire.

Le FMI, jusqu'ici, s'était engagé à réduire sa consommation d'eau, et à faire baisser sa facture d'électricité, dans le but de « préserver l'humanité », et en particulier les pays du Sud, qu'il avait tant aidés, et qui l'en remerciaient. L'institution avait aussi décidé, pour ses machines à café, de remplacer les gobelets qu'elle servait, qui étaient en plastique, par des gobelets en carton recyclé. Et il arrivait même au fonds, généreux qu'il était, de donner à des œuvres de charité – pourvu qu'elles fussent « éco-responsables ».
De toutes ces choses, Candide se félicitait ; mais s'il était une idée, dans son esprit, qui avait germé, et qui l'animait, c'était celle de devenir un homme engagé, un « Climate Champion », qui lutterait contre le réchauffement climatique et ses effets ; il y travaillait.
Il avait notamment œuvré, avec son équipe, ainsi qu'avec les autres équipes qui officiaient à son étage, dans son bâtiment, à mettre en commun les ramettes de papier, afin de limiter les allées et venues des personnes, ce qui leur avait permis d'améliorer leur bilan carbone.
Il avait également suggéré, songeant à ce quoi au quotidien, nul homme ne pouvait couper, et que l'on pouvait rendre plus sain, plus juste, plus responsable, il avait également suggéré, donc, de s'approvisionner non en papier hygiénique normal, mais en papier hygiénique bio, ce qui avait immédiatement été adopté – le papier qu'il avait choisi, connaisseur qu'il était, avait même reçu un écolabel.
Enfin, lui qui était « conscient des gaspillages d'électricité », il avait fait installer, dans les couloirs de son étage, des détecteurs de présence, afin que la lumière ne s'allumât que si, de toute évidence, une personne était de passage ; malheureusement, les détecteurs fonctionnaient mal, et il n'était pas rare, sortant de l'ombre, quand les néons s'allumaient, qu'il se retrouvât face à une personne qui ainsi que lui, ayant longuement cherché à déclencher le mécanisme, agitait encore les bras en l'air  ; mais au moins Candide, notre bon Candide, qui aimait le progrès, avait-il « fait un geste pour l'environnement » : l'institution dans laquelle il œuvrait, en effet, avait « diminué son empreinte écologique ».
Notre homme, bien sûr, était conscient de ce qu'il faisait : en luttant contre le réchauffement climatique, il prenait des risques, car ses adversaires, les climatosceptiques, le lui feraient certainement payer. Mais Candide aimait les risques : il aimait la politique : il était engagé ; et cette fois encore, pour lui, le travail avait payé : le dossier qu'il avait monté, étayé par ses initiatives, montrait qu'il était un homme sérieux, un homme qui « comprenait les priorités » ; aussi s'était-il vu décerner, sans tarder, le titre de « Climate Champion », qu'il avait tant convoité.
« Je suis un Climate Champion !... Je suis un Climate Champion !... » s'était-il répété, fervemment, presque aussi fier que le jour où naguère, en 1999, il avait appris qu'il était reçu à Polytechnique. Il était fier de ce titre, qu'il appréciait, mais pour Candide, ce n'était qu'une étape : il entendait rencontrer Barack Obama, et dans ce but, sérieusement, toujours sérieusement, il devrait travailler.
Il devrait travailler, en particulier, au « Earthwatch-run Climate Center » du FMI ; et c'est ce qu'il fit. Dépêché dans une aile annexe du bâtiment où professionnellement, il officiait, durant une semaine, il reçut une formation intensive, une formation où il en sut plus, nettement plus sur les résultats de la recherche : grâce aux allocutions de plusieurs lobbyistes, qui d'un point de vue intellectuel, étaient « parfaitement indépendants », il sut qu'objectivement, si l'on ne faisait rien, d'ici la fin du siècle, le niveau de la mer monterait de dix mètres, les températures augmenteraient de huit degrés, et la quasi-totalité des espèces animales disparaîtraient ; mais on ne pouvait le divulguer au public, car cela l'effraierait, si bien que progressivement, on le préparait.
« Mais oui ! Il s'agit de faire de la pédagogie ! » s'était rappelé Candide. « Pour l'heure, nous leur montrons les gestes qui sauvent, les réflexes-consommation, ceux qui invitent à préférer le bio, qui est forcément plus sain, plus doux, plus pur, et bientôt, continuant d'agir ainsi, même sans le vouloir, automatiquement, les gens sauveront leur planète ! Vraiment, nous vivons dans le moins mauvais des mondes ! »
La formation avait été intensive, extrêmement intensive, et elle s'était terminée, le dimanche, par un « exercice pratique », à Central Park, où les « Climate Champions » du FMI, en milieu d'après-midi, s'étaient retrouvés, sur une immense pelouse que tous ensemble, ils avaient dû nettoyer, en ramassant les déchets. – Bien sûr, ordinairement, personne n'était payé pour le faire, et ils apportaient ainsi à la ville, ainsi qu'à ses habitants, « une véritable plus-value écologique ».
Quoi qu'il en soit, Candide, voyant ce qui s'annonçait, avait sauté de joie :
« Génial ! » s'était-il dit. « On dirait une séance de team building ! Et plus précisément de team cleaning ! Sauf que cette fois, c'est à l'échelle de l'institution ! C'est une véritable révolution ! »
Cette excursion, néanmoins, pour Candide, ne fut pas une distraction : car pour rencontrer Barack Obama, il fallait être celui, cet après-midi, qui ramasserait le plus de déchets. Munis chacun d'une pince et d'un sac, ainsi, ils devaient parcourir la pelouse, et ramasser les papiers, les canettes, les bouchons, les bouteilles de ketchup, les tubes de cheddar, les pots de beurre de cacao, les cotons-tiges, les couches pour bébés, les préservatifs usagés, les romans de Philippe Djian : ils devaient tout ramasser, absolument tout ramasser, mais en tenant compte d'un fait : le vainqueur serait non celui qui in fine, aurait le sac le plus lourd, mais celui qui à la fin des fins, aurait accumulé le plus grand nombre de déchets ; et puisqu'il fallait privilégier le nombre, et non le poids, il fallait mettre en place, pour gagner, une véritable stratégie.
Candide, qui aimait la compétition, et qui aimait quand la compétition, au surplus, faisait appel à l'esprit, apprenant la nature du défi, s'était alors enthousiasmé :
« Amaaaaaaaaaaaaaazing ! » s'était-il alors confié.
Mais rapidement, le sifflet avait retenti : le départ avait été donné. Ainsi que tous les autres, il était parti en courant, après avoir repéré, au préalable, les points d'accumulation des déchets. Aussi diligemment qu'il le pouvait, il foulait l'herbe, sautant comme un cabri, et virevoltant lorsqu'il avait ramassé un déchet, avant de l'expédier, avec la même célérité, dans le sac en plastique qu'on lui avait confié, et qui tombant de sa main droite, semblait flotter dans les airs ; régulièrement, il s'était heurté à des personnes qui ainsi que lui, étaient « concernées par la planète », ou même parfois, à des passants qui ahuris de la scène, et surtout effrayés, tentaient de quitter les lieux ; mais lui qui avait des objectifs, il était resté concentré : il avait « poursuivi son effort » : il s'était « donné à 100 % » ; et quand vint l'heure où ceux qui les encadraient, et qui les arbitraient, sifflèrent la fin de la compétition, il s'avéra que deux des participants, Candide et Jack, qui était irlandais, étaient au coude à coude. Un à un, les déchets avaient été retirés du sac où chacun, individuellement, ils avaient déversé ce qu'ils avaient ramassé, et un à un, ces déchets avaient été transférés dans un sac plus grand, un sac commun, qui illustrait « les résultats éblouissants de la journée ».
Un à un, les déchets avaient ainsi été comptés, mais toujours, le sac de Candide et celui de Jack, qui étaient singulièrement remplis, avaient semblé pouvoir en livrer de nouveaux, au point que dans l'assistance, parmi ceux qui avaient concouru, et qui avaient manifestement perdu, on s'était enthousiasmé : car le suspense était énorme ! À chaque déchet tiré d'un sac, d'ailleurs, la voix accompagnant le geste, et précédant l'instant où il était extrait, à l'unisson, les « Climate Champions » s'étaient manifestés ainsi :
« Oooooooooooooooooooh ! Thirty-three for Jack !... »
« Oooooooooooooooooooh ! Thirty-three for Candide !... »
« Oooooooooooooooooooh ! Thirty-four for Jack !... »
« Oooooooooooooooooooh ! Thirty-four for Candide !...
Mais après dix minutes, et après un fervent « Oooooooooooooooooooh ! Fifty-one for Jack !... », l'on n'entendit qu'un « Ooooooo... Oh nooooooo ! That's all for Candide ! » Candide avait ainsi perdu : il en était attristé, et même sérieusement attristé ; car il s'avéra qu'en définitive, Jack n'avait récolté que deux papiers de plus que lui, et qu'il avait ainsi failli gagner ; mais surtout, il ne rencontrerait pas Barack Obama, et il le regretterait toute sa vie.
« C'est pire encore que de perdre son iPhone », avait-il d'ailleurs twitté.
La pelouse sur laquelle ce jour, la compétition s'était déroulée, quant à elle, avait été labourée : les courses croisées des participants y avaient creusé des trous, et même parfois des tranchées ; mais Candide le savait, c'était pour le bien-être de l'humanité.

Notre homme, qui avait été malheureux ce jour, n'y avait pourtant pas tout perdu. Car lui qui véritablement, dans la compétition, avait « tout donné », il avait impressionné une jeune femme, Cuneghondhā Ek-Sau-Dès, qui était indienne, et qui venant le réconforter, voire le rassurer, l'avait fait frémir...
Ainsi que lui, elle travaillait au FMI, et elle suivait le développement, en Inde, au Bengladesh et au Pakistan, du système du microcrédit, qui était une chose formidable, car cela permettait aux plus pauvres, oui, même aux plus pauvres des plus pauvres, de s'endetter. Mais s'il était un sujet sur lequel, avec Candide, elle s'était accordée, c'était celui de la « préservation des biotopes dans les parcs urbains », qui la passionnait. Elle entendait lutter, sincèrement, face à tout ce qui ici et ailleurs, mettait en danger les poissons rouges, les moineaux et les écureuils, dans les espaces verts des grandes villes. C'est donc naturellement que nos deux âmes, nos deux « Climate Champions », se découvrant à l'occasion de cette compétition, qui avait eu pour effet de « rendre les lieux à la nature », s'étaient immédiatement aimés. Il s'étaient aimés d'un amour vrai, un amour juste, un amour certes sans écotaxes, mais qui respectait la biodiversité
Leur aventure, qui était si intense, dura dix jours.

Le temps avait passé, et si Candide, qui avait été malheureux un jour, n'avait pu rencontrer Obama, il n'en avait nullement gardé de rancœur pour l'écologie, cette discipline sérieuse, et parfaitement scientifique, car elle « relancerait l'économie », en « créant de nouveaux débouchés ».
Mais étrangement, il sentait de nouveau, disons... quelque attirance pour l'Europe...
Il ne pouvait l'expliquer, mais quoique de tout son cœur, depuis toujours, il eût admiré les États-Unis, ce pays où les hommes étaient plus libres, plus entreprenants, et plus respectueux de la neutralité ricardienne, ces derniers temps, les étoiles qu'il voyait briller, le soir, au-dessus de Big Apple, lorsqu'il les distinguait, immanquablement, lui rappelaient le vieux continent...
Depuis dix jours, d'ailleurs, lui que le développement durable touchait, sur Twitter, il suivait Nicolas Hulot ; et il était même ami, sur Facebook, avec Yann Arthus-Bertrand. Ces gens étaient pourtant des Français ! des gens a priori arriérés ! Mais ils avaient « compris les vrais défis de l'humanité », et Candide, qui l'avait reconnu, avait d'autant plus senti à quel point vraiment, de tout son cœur, il était passionné par l'Europe.

Mais en Europe, justement, les mois qui suivirent, des problèmes se manifestèrent. Au début du mois de mai 2010, la Grèce, manquant de liquidités, fit s'inquiéter les marchés : ses taux obligataires à un an, à deux ans, à cinq ans ou même à dix ans, n'ayant cessé de monter, firent même croire aux débuts, une nouvelle fois, d'une crise financière. Mais en un week-end, brillamment, les autorités du pays, échangeant avec les institutions internationales, surent trouver un accord intelligent, un accord de long terme, car comme l'expliqua la presse, cela « résoudrait tous les problèmes du pays » : pour toute l'année qui venait, en effet, et même pour une poignée de mois de plus, les besoins de financement de la Grèce, qui s'élevaient à 110 milliards, étaient comblés, grâce à une « joint venture » des État européens et du FMI, qui lui accorderaient des prêts « par solidarité », mais également de la Banque centrale européenne, qui exceptionnellement, rachèterait ses obligations sur le marché secondaire ; en contrepartie, l’État acceptait – ce qui naturellement, relancerait l'économie de la Grèce : les prévisions du FMI l'avaient démontré – de « mettre en œuvre les réformes qui s'imposaient », chose qui serait vérifiée, au quotidien, par des individus issus de ces institutions.
Le mémorandum, comme il fut nommé, fut ainsi signé à Athènes, le 5 mai 2010, avant d'être approuvé par le Parlement, le 7 mai ; et la Troïka, qui regroupait le Conseil de l'Europe, la Banque centrale européenne et le FMI, entra dès lors en action. Candide, qui connaissait parfaitement les affaires européennes, et que ses supérieurs, subjugués qu'ils avaient été par ses travaux, estimaient, et entendaient récompenser, lui accordèrent une promotion, en le détachant, en compagnie de spécialistes du FMI, dans la capitale grecque.
Candide, qui se souvenait que l'Europe, au fond, était sa seule raison de vivre, en avait pleuré de joie :
« C'est... c'est vraiment... un rêve qui se concrétise... Je vais retrouver l'Europe... Et j'ai... du mal à y croire... »
Mais en dix minutes à peine, relevant la tête, relevant les yeux, et fixant l'horizon, il était passé des larmes à l'exaltation, de la passion à la raison ; et dans sa cervelle, il s'était exclamé :
« C'est absolument formidable !... Car nous sommes missionnés, cette fois, pour sauver l'Europe !... Et nous savons nous y prendre ! nous avons l'habitude !... Car nous avons déjà sauvé, par le passé, des dizaines d'économies en difficulté !...
« Nous allons montrer à quel point, une nouvelle fois, nous comprenons les réalités humaines ! Et nous allons montrer à quel point, une nouvelle fois, la concurrence libre et non faussée est synonyme de prospérité ! »
Il avait même ajouté, lui qui fixait toujours l'horizon, et dont le regard, dans ces minutes, était dirigé vers l'Europe :
« À nous deux maintenant ! »
Avant de se confier que vraiment, il aimait beaucoup cette citation d'Alexandre Jardin.

mercredi 31 octobre 2012

Chapitre huitième

Comment Candide, frappé par la crise, poursuivit son œuvre

Un an avait passé, et depuis, malgré l'agitation que sur les marchés, ou plus précisément le marché du crédit, il avait observée, notre homme, qui tradait, n'avait que peu enduré ; il en avait même profité ! il avait étendu ses activités ! si bien qu'une fois de plus, il avait maximisé son utilité ! Mais tandis que l'été s'achevait, le 15 septembre 2008, un événement était intervenu, et qui l'avait impacté.
La banque Lehman Brothers, pour laquelle il officiait, ne pouvait plus se refinancer : elle s'était effondrée ; et Candide, lui qui depuis dix jours, de façon acharnée, travaillait sur de nouveaux produits – car il innovait, – ne l'avait pas anticipé : il en avait été dérouté ; ce jour précis, pour lui, les choses s'étaient d'ailleurs passées ainsi :
« Candide, les jeux sont faits... », lui avait indiqué son supérieur, Philippe, qui s'apprêtait à quitter la salle. « Prends un carton, mets-y tes affaires, et descends... Nous nous retrouverons en bas... »
« Des jeux ? un carton ? mes affaires ?... et toute mon équipe quittant les lieux ?... » s'était dit Candide, interloqué. « Mais bien sûr !... ce doit être que nous allons faire du team building !... Amaaaaaaaaazing!... »
Les yeux illuminés, il s'en réjouissait ! Car la recherche l'avait prouvé, cela développait le potentiel de créativité. Et à la Commission européenne, il l'avait observé. Mais après s'être enthousiasmé, lui qui était lucide, lui qui était perspicace, il avait commencé à s'interroger. C'est que... les personnes qui quittaient la salle, semblait-il, n'étaient pas enthousiasmées... et cela le surprenait...
« Mais... comment se fait-il... que ces gens traînent des pieds ?... Le team building est pourtant le rêve que caresse tout homme !... Aurais-je donc mal compris ?... »
Et il avait réfléchi ; il s'y était investi ; mobilisant son esprit, une fois encore, il avait songé au comportement de ces gens, il y avait songé sérieusement, si bien qu'après s'être recueilli, en lui, l'explication avait enfin surgi :
« Suis-je bête !... Ce doit être qu'ils sont réactionnaires !... Et qu'ils n'aiment pas le team building !... Car parmi les Français travaillant ici, une large majorité, j'en suis sûr, aux dernières présidentielles, ont voté à droite !... Quel manque de modernité !... »
Quel manque de modernité, en effet ! Car le troisième millénaire avait commencé ! Le monde changeait ! Et il était tout de même malheureux que ces gens, à l'heure où tout bougeait, ne fussent pas plus ouverts à la nouveauté ! Néanmoins – et cela le rassurait, – sur certaines des choses essentielles, Candide et eux se retrouvaient ; car ils aimaient le libre-échange, ils haïssaient les frontières, et pour eux, le racisme était la pire des choses sur terre – tout comme Candide, ils étaient modérés.
Notre homme, quoi qu'il en soit, préparait son carton : un classeur, deux crayons et une poignée de feuilles, en trente secondes, y avaient été logées ; mais il avait l'esprit ailleurs : déjà, il songeait à ce qui d'ici une heure, le requerrait... Et il tentait plus précisément, dans ces minutes, d'en dégager les contours...
« Je ne sais absolument pas ce que ce team building nous réserve, pensait-il. Car c'est une surprise !... Mais... Oh, j'aimerais tellement que ce soit... du team jumping !... oui, du team jumping, où nous sauterions à l'élastique !... ou même en parachute !... oui, en parachute, car cela doit être fun !... cela doit donner des sensations !... Mais ce pourrait être, également... du team fooding !... oui, du team fooding, où tous ensemble, nous ferions la cuisine !... mais alors... il faudrait que la thématique... soit bien choisie !... pour que nous nous y trouvions en harmonie !... –Oh, j'aimerais tellement apprendre à préparer des sushis !... »
Son carton prêt, Candide avait quitté la salle ; mais avant de partir, il avait répondu à une obligation morale : il avait changé son statut sur Facebook. Pour ce faire, il avait employé son iPhone 3G cette nouvelle version du meilleur téléphone du monde, qui était plus rapide, plus fraîche, plus conviviale, était sortie en juillet, et pour l'acheter, Candide, dès le premier jour, avait fait la queue devant l'Apple Store, lieu où la veille au soir, craignant une rupture de stock, il avait hésité à camper il avait employé son iPhone 3G, donc, pour mettre à jour son statut Facebook, en inscrivant le message suivant : « Est apparemment convié à une séance de team building... – Attend donc avec impatience d'en savoir plus ! ».
Et pendant qu'enthousiaste, toujours enthousiaste, dans l'ascenseur qui le convoyait, il descendait les étages, par une subtile vibration de sa poche, il perçut qu'un commentaire, à l'instant, venait de lui être adressé ; mais parvenu au rez-de-chaussée, où il espérait s'enthousiasmer, il découvrit une phrase qui tel un poignard, lui perfora le cœur : « S'il s'agit de team building, c'est du team building posthume, Candide : Lehman est morte, définitivement morte – ses employés, à l'heure qu'il est, sont en train de quitter les lieux... Toutes mes condoléances, bien sûr, et bon courage... »
Sur l'instant, il en fut effaré ; et durant dix bonnes minutes, il en fut écrasé : il venait de perdre son emploi ! Quelle tare ! Car à bien y réfléchir, c'était pire que de se faire voler son iPhone !
Cette année, en effet, Lehman s'étant effondrée, il n'aurait pas de bonus, et cela l'effrayait ! Il n'aurait même pas de quoi se payer une Porsche ! Mais lui qui était un homme normal, il savait qu'en de telles circonstances, il fallait rebondir ; il fallait se relancer ; il ne fallait pas rater le train des opportunités ; si bien que pour gagner du temps, et ainsi maximiser son utilité, quittant Lehman, il n'adressa même pas un au revoir, et instamment, il se mit en quête d'un nouveau poste.

Il postula chez Citigroup, chez Morgan Stanley, et chez UBS, mais s'il était une banque, entre toutes, qui l'attirait, c'était Goldman Sachs ; il y fut embauché.

Pendant ce temps, pour le quidam, la crise avait débuté : les marchés étaient perturbés ; et si les politiques, de par le monde, essayaient de les rassurer, ils étaient bien moroses, et même déprimés.
Candide, de son côté, ne comprenait nullement ce qui s'était passé. Certes, il avait pu observer, durant l'année qui s'était écoulée, le resserrement de la liquidité interbancaire, et bien entendu, l'assèchement du marché des dérivés de crédit, qui était rattaché, in fine, à la baisse générale du marché de l'immobilier, ici, aux États-Unis ; mais la théorie qu'on lui avait enseignée, tout de même, ne prévoyait pas ces choses !... Car dans l'économie véritable, tout restait stable !... Et au moindre écart, les choses revenaient à l'équilibre !... Cela avait été démontré, par des équations !... Cela était donc forcément vrai !...
Et il s'était interrogé, longuement interrogé à ce sujet, car la contradiction, vraiment, le dérangeait. Cela l'embarrassait ; cela le troublait ; cela le tourmentait. Et c'est alors que des hommes sérieux, qui étaient scientifiques, et donc dépourvus d'a priori idéologiques, s'exprimant à la télévision, mais également dans la presse papier, à New York, où il officiait, l'avaient éclairé : si une crise avait débuté, alors, à l'aube du XXIe siècle, c'était parce que l’État était intervenu.
« Mais bien sûr ! s'était exclamé Candide, en entendant ces propos. Aux États-Unis comme ailleurs, en intervenant, l’État a faussé l'autorégulation du marché, et ses processus vertueux, qui maximisent l'utilité de la société, n'ont pu s'appliquer ! Quel dommage que malgré les enseignements de l'histoire, les dirigeants ne l'aient pas compris !... »
Quel dommage en effet ! car à l'heure qu'il était, les marchés étaient paniqués ! ils s'affolaient ! et si rien n'était entrepris, dans l'économie, pour les apaiser, la crise s'étendrait, et le monde en souffrirait !
Alors dans les hautes sphères, on en discutait.
On convenait qu'il fallait réguler les excès.
Et heureux d'en avoir parlé, on s'en félicitait, car même si nul accord n'avait été trouvé, « les choses avaient formidablement avancé ».
Candide, pendant ce temps, avait tempêté, fortement tempêté, au moins dans son esprit, observant que ce n'était pas ainsi, bien sûr, qu'on rassurerait les marchés, et qu'on relancerait la croissance ! Il tenait au fait que l’État, quelle que fût la situation, quel que fût le moment, n'intervînt pas dans l'économie, car fatalement, cela créerait des distorsions, qui nuiraient au bien-être du consommateur ; et dans ces discussions en haut lieu, bien sûr, il craignait fortement – cela était justifié – que le marché observant que l’État, à court terme, pourrait intervenir, cela le perturbât davantage. « Ce serait une folie, une incroyable folie ! » avait alors songé Candide. « Car cela modifierait la fonction d'utilité du consommateur ! »
Toutefois, notre homme, à qui l'on avait expliqué que dans l'économie réelle, il n'y avait pas de crise (tous les modèles sérieux s'accordaient sur le sujet), était un peu gêné : la situation était imprévue, et lui qui savait qu'intervenir, cela était dangereux, il ne savait que faire. Il eut par conséquent l'idée, usant de son iPhone 3G (une véritable révolution, qui illustrait à quel point le progrès, dans les affaires humaines, était indéniable), de contacter une personne qu'il avait connue, qui l'avait instruit, et qui jusqu'à ce jour, chaque fois qu'il l'avait interrogée, l'avait impressionné par sa hauteur de vue. Par mail, ainsi, il avait contacté Monsieur Pan, et le professeur Pan, son bon maître, lui avait indiqué que dans la vie réelle, sans les banques, l'économie ne pouvait tenir, et que par voie de fait, afin de rassurer les marchés, il fallait rassurer les banques – ce que l'on ne pouvait faire, naturellement, qu'en les soutenant financièrement ; de prime abord, cela avait choqué Candide, qui avait rétorqué :
« Mais le bien-être général va diminuer ! »
Mais le professeur Pan, qui était si brillant – car ainsi que Candide, il avait fait Polytechnique, – par ses propos rationnels, avait su le convaincre : à compter de ce jour, Candide, qui était une élite, c'est-à-dire un homme « indépendant », qui « pensait par lui-même », saurait qu'au cours d'une crise, et en particulier de cette crise, il fallait sauver les banques à tout prix, car elles financent l'économie.

Ces pérégrinations mentales, du reste, avaient eu leurs équivalents physiques : notre homme, qui était si profond, nous l'avons vu, avait intégré Goldman Sachs ; et dans cette banque, il était mieux que trader, il était conseiller : il conseillait un personnage haut placé, John Smith, qui dirigeait les activités de marché à New York, et qui avait besoin, pour être épaulé, d'un homme « technique et précis », qui avait « une bonne vision d'ensemble », c'est-à-dire qui connaissait parfaitement, et même rigoureusement, à la fois, le monde du marché et celui de l'économie ; et si Candide, lui qui n'avait pas même trente ans, y était parvenu, c'était parce qu'il avait bénéficié, lui qui était habile, de solidarités : en effet, le professeur Gloss, qui était de passage à New York, à l'ONU, pour un congrès sur la situation des droits de l'homme en Russie, en Iran et en Chine (un congrès « non partisan », qui « fustigeait les dictateurs », au nom « des valeurs communes à l'ensemble de l'humanité »), le professeur Gloss, donc, avait vanté les mérites de Candide, indiquant à John Smith :
« Je connais Candide... comme l'Orient !... le grand Orient !... voyez-vous, nous nous sommes côtoyés dans les loges... de Roland-Garros !... et il sait ce qui compte !... Il sait que les activités de marché garantissent la liquidité ! Il sait que les États-Unis défendent la liberté ! Et il ferait tout, absolument tout pour Israël, car il sait que la Shoah, cette barbarie typiquement européenne, est le seul crime contre l'humanité qui ait jamais eu cours ! »
Ce plaidoyer vibrant, pour un homme si sérieux, si profond, si équilibré, avait enthousiasmé John Smith, qui l'avait embauché.

Candide, ainsi, avait retrouvé du travail, et il avait découvert son métier : il conseillait. La personne qui l'avait recruté, bien sûr, ne connaissait nullement – du moins dans les détails – les travaux de ses subordonnés, et c'était à cet effet, entre autres, afin de mieux maîtriser ce qu'auprès des marchés, ses subordonnées faisaient, qu'il avait été engagé. Car il avait l'esprit critique : il n'était pas formaté : il était conscient des réalités. En effet, il savait ce que voulait dire être long epsilon, long vol, et long correl ; il savait roller des futures ; il savait unwinder des positions ; et plus généralement, il connaissait les stratégies qui sur le marché, étaient usitées, si bien qu'en tant que conseiller, il conseilla.
À cette période, il l'observait, les cross-currency basis spreads augmentaient, mais pire que tout, les spreads de taux Libor-OIS explosaient, ce qui illustrait que les banques, les unes vis-à-vis des autres, se défiaient : elles craignaient ce qui dans leur bilan (et même hors de leur bilan), était logé, et qui ainsi que Lehman Brothers, pouvait les faire s'effondrer. – Et vraiment, cela effrayait Candide ; car lui connaissait l'histoire, il le savait : l'effondrement des banques, forcément, conduisait au nazisme.
Rendez-vous compte ! Si l'on ne faisait rien, en France, le F-Haine risquait de parvenir au pouvoir ! Et dans ce cas, les Français n'auraient pas droit au mariage homosexuel !

Candide, qui était scientifique, s'était longuement questionné, tout de même, au sujet de la crise, mais de cette crise : elle avait démarré, chacun le savait, par l'effondrement du marché des subprimes ; mais les subprimes, tout de même, étaient fondées sur deux idées brillantes ! – et deux idées nouvelles, deux idées constructives, deux idées inventives. – Ces deux idées étaient les suivantes : l'immobilier monte toujours, et le transfert des dettes sur le marché accroît l'efficacité de l'économie. « C'était pourtant formidable ! » s'était confié Candide. « Car dans cette affaire, le marché jugeait, et comme le disent les plus grands économistes, le marché a toujours raison. »
(Candide, récemment, avait eu le bonheur, à New York, d'assister à un débat entre Alain Minc et Jacques Attali, un véritable « débat au sommet », un « débat entre deux visions de la société », où malgré leurs « profondes divergences », ils s'étaient accordés sur ce fait.)
Quoi qu'il en soit, notre homme avait réfléchi ; il avait réfléchi au fait que malgré cette idée, les subprimes, qui était si innovante, une crise était intervenue, qui en était issue, et qui à l'heure qu'il était, perturbait le fonctionnement des marchés ; il y avait réfléchi, sincèrement réfléchi, et il s'était garanti, une fois encore, que l’État étant intervenu, le malheur venait de là. Il s'était d'ailleurs confié, citant un grand penseur :
« L’État est le plus froid de tous les monstres froids, Daniel Cohn-Bendit l'avait bien vu ! »
L’État était intervenu, donc, et le malheur venait de là, c'était une certitude. Mais le soutien aux banques, qu'il défendait désormais, c'était autre chose qu'une intervention de l’État ! C'était une nécessité ! C'était même une nécessité vitale ! Et critiquer ce principe, c'était d'autant plus grave que bien des banques, par le nom qu'elles portaient, avaient des consonances hébraïques – les critiquer, c'était faire preuve d'antisémitisme.
Candide, dès lors, avait soutenu le plan Paulson : en pleine campagne présidentielle américaine, « dépassant le clivage droite-gauche » qui depuis toujours, « depuis que le monde est monde », « structure la vie politique », la Chambre des représentants et le Sénat, conjointement, avaient adopté ce plan, ce beau plan, ce merveilleux plan, qui prévoyait qu'une enveloppe de 700 milliards de dollars, en urgence, fût allouée à l'achat d'actifs toxiques par le Trésor américain, afin d'alléger la comptabilité des banques, qui avaient tant fait pour ce beau pays, les États-Unis, que ce dernier, tout de même, pouvait au moins avoir la décence, dans les circonstances, de les remercier par ce geste !
La campagne présidentielle, nous l'évoquions, battait alors son plein : elle opposait deux hommes qui résolument, n'avaient rien à voir – Barack Obama, en effet, était noir, alors que John Mc Cain était blanc. Et par la fraîcheur qu'il apportait, le premier des deux hommes, qui était de gauche – car il était démocrate, – « renouvelait la politique en profondeur » : il était « pour la tolérance », « pour la paix dans le monde », et « contre le terrorisme », et il avait synthétisé ses pensées, qui étaient si subversives, si rebelles, si anticonformistes, en un mot qui au quotidien, avait retenti dans l'esprit de Candide : « CHANGE »...
Où qu'il allât, quoi qu'il fît, il se le répétait : « CHANGE... » En se levant, en mangeant, en travaillant ou en se couchant, il se l'intimait : « CHANGE... » Sur son compte Facebook, son statut affichait « CHANGE » ; il fréquentait des établissements pour adultes qui sur leur façade, indiquaient « CHANGE » ; et lorsqu'il était rentré à Paris, durant trois jours, il s'était même fait photographier devant un bureau de « CHANGE » : cette fois encore, lui qui aimait la politique, il avait pris part à ce grand moment démocratique. Mais Candide, qui n'était pas borné (lui qui avait fait Polytechnique et l'ENA, il était forcément « ouvert », car « modéré »), ne s'en était pas arrêté à ce terme : il savait que ce mot, « CHANGE », dans l'esprit de ses concepteurs, n'était pas isolé, et il l'agrémentait parfois, ainsi, du sous-titre qui l'accompagnait : « we can believe in » ; cela donnait « Change we can believe in » ; et ce « changement auquel on pouvait croire », cela désignait ce que Barack Obama, en cette époque de « racisme institutionnalisé », c'est-à-dire de racisme « typiquement blanc », incarnait. Car il y en avait marre des « préjugés haineux » !... Il y en avait marre des « stéréotypes racistes », qui « gangrénaient la vie politique », en « s'étalant sur la place publique » !... Vraiment, cela faisait froid dans le dos !... Cela lui rappelait la colonisation, ainsi que l'esclavage, ces crimes que seuls les Européens avait commis !... Si bien que ce « Change we can believe in », c'était une véritable bouffée d'air frais !... C'était le vent du changement qui soufflait ! Et cela permettait de respirer !... Candide y croyait ! Il y croyait fervemment ! Il croyait fervemment au changement que Barack Obama, dès cette année, allait impulser. Il y croit si fervemment que dès le début de la campagne, il s'était impliqué : il avait pris des risques, mais il n'avait pas hésité : dès le mois d'août, il avait ajouté Barack Obama à ses amis Facebook.
Candide, qui travaillait pour Goldman Sachs, avait été heureux d'apprendre que la banque, cette année, de toutes les entreprises qui dans la campagne, s'étaient impliquées, serait le plus gros contributeur au camp Obama : elle qui était « désintéressée », et même « philanthrope », car elle « défendait des valeurs de progrès », elle avait offert un million de dollars, oui, un million de dollars pour aider ce pauvre homme, Obama, qui « incarnait le changement », et qui avait le plus grand mal, face aux rétrogrades, à imposer sa vision des choses. Car dans la société, il y avait encore bien des hommes, aux États-Unis, qui n'étaient pas « ouverts au monde » !... et qui ne pouvaient accepter qu'un « black », aussi brillant fût-il, pût diriger ce pays !... Martin Luther, qui avait tant fait pour son peuple, devait se retourner dans sa tombe !...
Certes, dans l'Eldorado du monde libre, à New York, et plus généralement aux États-Unis, il y avait nettement moins de racisme qu'en France, mais enfin ! on ne pouvait tolérer qu'au XXIe siècle, à l'ère du téléphone portable, on eût encore des idées dignes de l'âge de pierre !
Candide était ainsi conscient, parfaitement conscient que Goldman Sachs, en soutenant Obama, avait réalisé un acte militant : notre homme avait la tête sur les épaules ! Il avait d'ailleurs été heureux, extrêmement heureux de noter, lui qui n'oubliait pas l'Europe, que sur le vieux continent, sans réserve, on s'enthousiasmait pour cet homme, Obama, qui « rendrait l'Amérique plus humaine ». Des sondages avaient été réalisés, en France, qui montraient qu'à 80 %, les Français voteraient pour lui. Et en Allemagne, en Espagne, en Angleterre ou en Italie, les scores étaient similaires ! Cela était historique ! Car cela montrait qu'en Europe, l'antiaméricanisme s'effondrait ! Il s'effondrait enfin, et cela était naturel, car comment pouvait-on combattre, sincèrement, un État qui toujours, absolument toujours, défendait la liberté ?
Le 4 novembre, dans le plus beau des pays du monde, les électeurs avaient voté, et avec 53 % des suffrages exprimés, Obama l'avait emporté ; Candide en avait été enchanté ; il en avait pleuré : cela l'avait exalté. C'est qu'une grande page de l'histoire de l'humanité, ce jour, avait été écrite, et on ne pourrait l'oublier !

Il en avait été si heureux que le 5 novembre, en signe de solidarité, avec du Nutella, il s'était peint le visage en noir. Vraiment, Candide était engagé.

Il était si engagé qu'un beau soir, un peu plus tôt, lors d'un « meeting pour le changement », où l'on avait « défendu des valeurs d'avenir », et « pourfendu les Républicains » (car ils étaient si différents des Démocrates), il avait fait la connaissance d'une jeune femme, Cúnegónd O'Nócha-a-Cúig, qui avait des origines irlandaises, et qui ayant le teint hâlé – par ses ascendances guinéennes, – s'était retrouvée en cet homme, Obama, qui incarnait la diversité.
Elle était née américaine, ici, à New York, et dans cette même ville, désormais, elle travaillait dans le prêt-à-porter. Elle entendait lutter, au quotidien, face à tout ce qui dans les mentalités, « contribuait à véhiculer des clichés » : elle combattait le sexisme, le patriarcalisme, et tous ces vieux « moralismes » ; mais plus encore, elle combattait le racisme, cette chose « affreuse », et même « immonde », qui était « typiquement occidentale ». C'est donc naturellement que nos deux âmes, se découvrant à l'occasion de la campagne présidentielle, qui était si profonde, s'étaient immédiatement aimés. Il s'étaient aimés d'un amour vrai, un amour juste, mais surtout d'un amour coloré, un amour qui respectait le métissage.
Leur aventure, qui était si intense, dura dix jours.

Le plus grand, le plus beau, le plus formidable des hommes, Obama, avait ainsi été élu ; mais une crise était en cours, une crise financière, qui occupait les esprits, et qu'il fallait résoudre, rapidement, pour protéger l'économie.
Candide, pour sa part, était à l'intérieur du système : il observait ; et s'il observait, c'était également, alors, pour garantir que les activités de marché, dans sa banque, à New York, malgré les « turbulences », pussent « demeurer profitables ». Mais il participait surtout, en ce début de crise, à la stabilisation du système ; ainsi lui avait-on demandé, en urgence, un rapport synthétisant les risques auxquels la banque, sur ses activités de marché, était exposée.
Il avait compilé des chiffres, des données, des valeurs, qu'on lui avait expédiées, et en calculant des lagrangiens, il avait montré qu'à court terme, dans ce secteur précis, pour se financer, la banque pour laquelle il œuvrait, Goldman Sachs, aurait besoin de trente milliards de dollars. C'était un chiffre !
Les résultats du calcul, bien sûr, avaient été transmis à John Smith, son supérieur, qui les avait reportés à sa hiérarchie ; et deux jours plus tard, les autorités américaines, qui étaient « soucieuses du bon fonctionnement de l'économie », avaient exprimé à la banque qu'à compter de ce jour, sans faute, ses besoins seraient garantis, et même le double ou le triple, si cela était nécessaire. On avait simplement demandé à ses dirigeants, en contrepartie, de signer un papier stipulant qu'à l'avenir, ils « essaieraient de prendre des positions moins risquées » ; les dirigeants s'étaient excusés, copieusement excusés, et ils avaient signé ; les autorités américaines, dès lors, s'étaient félicitées car s'ils s'y étaient engagés, forcément, ils prendraient moins de risques.

Les jours avaient passé, et force était de constater, malgré la volonté que les dirigeants, au sommet des États, illustraient, que cette crise était tenace. Au tout début, brillamment, en France, les politiques et les médias, observant ce qui se tramait, aux États-Unis, suite à la chute de Lehman Brothers, avaient soutenu à la population, qui s'en effrayait, que cette crise était « purement américaine », et que les banques françaises, c'était une évidence, étaient « parfaitement immunisées » ; malheureusement, la Société Générale, BNP ou encore Calyon, avaient aussi été touchées, et il avait fallu les aider car il fallait éviter, à cet instant, un assèchement supplémentaire de la liquidité.
Il était toutefois entendu, en ces beaux jours, que cette crise, cette grande crise, qui venait de débuter, était une crise uniquement financière : elle n'aurait pas de répercussion, naturellement, dans la vie des Français.
Elle aurait moins de répercussion, en effet, que les « journées de mai 68 », dont Candide avait fêté l'anniversaire, cette année, en lisant Libération et le Nouvel Observateur (il avait particulièrement apprécié leurs numéros « spécial 40 ans »), des journées qui il le savait, avaient « transformé l'humanité », en la rendant plus « ouverte », plus « libre », plus « tolérante » (il avait d'ailleurs été étonné, à cette occasion, que la jeunesse se sentît si peu concernée – seuls des jeunes retraités, semblait-il, s'y intéressaient ! Le monde devenait décidément réactionnaire !)
Toujours est-il qu'en janvier 2008, la Société Générale, par la seule faute de Jérôme Kerviel, avait essuyé des pertes, et cela avait perturbé le marché ; mais comme l'avait souligné Alain Minc (qui était tout de même major de l'ENA, et qui par ce fait, faisait l'admiration de Candide, qui avait lu tous ses livres, même ceux qu'il n'avait pas écrits), le capitalisme était une machine robuste, et si cette fois encore, il était mis à l'épreuve, il y survivrait, sans difficulté.

L'année s'étant achevée, et Obama ayant pris ses fonctions, enfin, à la Maison blanche, la situation s'était calmée : dès mars-avril 2009, après avoir s'être effondrés, les marchés s'étaient stabilisés, et ils s'était même redressés, si bien que désormais, comme l'expliquaient les médias, la crise était « derrière nous ». Candide, qui savait à quel point l'économie, elle, ne ment pas, s'en était d'ailleurs réjoui : les experts, qui n'avaient pas oublié que tous les hommes, quel que fût le lieu, quel que fût l'époque, maximisaient leur utilité, avaient bien calculé : ils avaient trouvé la frontière d'indifférence des banques – et ils avaient ainsi sauvé le monde.
« Bravo ! Bravo ! » s'était-il exclamé. « Cela prouve à quel point toujours, absolument toujours, nous avions raison : cette instabilité était temporaire, et les lois du marché, qui déterminent l'équilibre, sont décidément infaillibles ! Dire que certaines voix, depuis des mois, en particulier en France, s'élèvent contre ce consensus !... »
Il avait réfléchi, un instant, à la raison pour laquelle des hommes, des fous, pouvaient avoir des idées pareilles, en France, au XXIe siècle, et la réponse, la réponse évidente, avec diligence, avait jailli dans son esprit :
« Mais bien sûr ! Ce sont encore des sous-marins du Front national !... Ce sont les mêmes qui le 6 février 1934, ont essayé de renverser la démocratie !... Ce sont les héritiers de Maurras, ce personnage abject !... Ils me dégoûtent !... Ils me répugnent !... Il m'écœurent !... Car avec leurs stéréotypes racistes, ils mettent à mal les fondements humanistes de l'Europe !... »
Candide, sincèrement, était effrayé par ces gens qui doutaient : s'il en eût le pouvoir, il les eût fait enfermer.

Toujours est-il que serein, parfaitement serein, il avait poursuivi ses travaux, dans son métier, où il s'épanouissait. Il était entendu, désormais, que les problèmes avaient été réglés, et qu'il appartenait aux États, dorénavant, de se réformer, afin de mieux répondre aux défis de la mondialisation, auxquels ils étaient confrontés. La crise avait produit du chômage, il est vrai, mais ce n'était là qu'un ajustement, un ajustement temporaire, et bientôt, la science économique l'avait prouvé, un rattrapage s'opérerait, qui annulerait les effets de la crise. Vraiment, tout était au moins mal dans le moins mauvais des mondes !
Le supérieur de Candide, John Smith, qui dirigeait les activités de marché de sa banque, à New York, sur toutes les classes d'actifs, lui avait demandé de jeter un œil, par curiosité, sur les « Euro-bond deals », ainsi qu'on les nommait ; car s'il savait que bien sûr, sa banque était protégée (les autorités ne pouvaient prendre le risque, c'était une évidence, d'un deuxième Lehman Brothers, et quoi qu'il arrivât, quoi qu'ils fissent, elles la soutiendraient – ainsi que BNP ou la Société Générale, en France, Goldman Sachs, aux États-Unis, serait bientôt classée « too big to fail », et à ce titre, jamais l’État ne l'abandonnerait), s'il savait que bien sûr, donc, sa banque était protégée, il voulait vérifier que les activités qui y étaient liés, malgré la « dégradation du climat financier », avaient encore en effet, comme on le lui avait expliqué, « un potentiel de croissance ».
Candide, qui aimait enquêter, avait alors discuté avec les traders qui en la matière, étaient concernés ; ces gens traitaient des produits obligataires, dont la valeur était indexée sur les taux auxquels empruntaient, sur les marchés, certains États du vieux continent. Naturellement, grâce à la « convergence », en Europe, les taux s'étaient « harmonisés », et le coût d'emprunt des États baissant, grâce à l'euro, cette belle monnaie, bien des projets avaient pu être financés, en particulier des projets immobiliers, en Espagne, au Portugal ou en Grèce (de véritables « projets stratégiques », qui avaient « apporté de la croissance ») ; mais la crise s'étendant, l'on pouvait se demander, à terme, s'il en serait encore de même... C'était ici qu'intervenait, justement, Axel Laroche, qui récemment, venait de passer « vice-president », et qui avait l'âge de Candide. Comme lui, il avait fait une grande école, mais il n'avait fait que Centrale, et il n'avait même pas fait l'ENA ! Le faible ! le lâche ! l'incapable ! – Candide se demandait, parfois, comment l'on pouvait même parler à de tels personnages ! – Mais il avait à apprendre, alors il avait parlé, et il avait fait parler. Ainsi Axel lui avait-il confié :
« Vois-tu, Candide, sur le marché des bonds, il y a de véritables opportunities ; car les États devant intervenir, en Europe, pour sauver leur économie, ils sont contraints de s'endetter ; et comme nous l'ont confié nos strategists, qui à la Banque centrale européenne – et plus généralement en Europe, – ont leurs entrées – un certain nombre d'anciens de Goldman Sachs y travaillent, – contrairement à ce qui est fait ici, aux States, où le Quantitative Easing est en marche, en Europe, cela attendra, et en attendant, les taux vont augmenter, en particulier en Grèce, où la dette n'est déjà plus... disons... sustainable !
– Mais... avait hésité Candide, ces informations touchant le futur... en êtes-vous sûrs ?...
– Bien évidemment, Candide ! Mais pour en profiter, nous devons trouver des clients, des muppets, à qui disposant de ces informations, nous dirons le contraire. De cette manière, nous pourrons faire du P&L ! »
Candide était resté interloqué, un instant ; et après avoir réfléchi, un grand sourire aux lèvres, il s'était exclamé :
« Mais bien sûr, je comprends ! Votre filtration est plus riche que celle de vos clients ! »
Notre homme était sorti ébahi de cet échange : il avait bien perçu qu'ici, seuls des individus normaux travaillaient, car tous, ils maximisaient leur utilité.

Par acquis de conscience, tout de même, avant de rendre son rapport à John Smith, il avait contacté son bon maître, le professeur Pan, qui dorénavant, travaillait pour Jean-Claude Trichet, à la Banque centrale européenne ; et le brillant, l'intelligent, l'excellent professeur de Candide, dans sa sagesse, lui avait expliqué que bien entendu, il ne pouvait divulguer ces informations au public, mais qu'en effet, à court terme, la BCE ne pourrait nullement agir ainsi que la Fed, et que par conséquent, presque sûrement, les taux obligataires augmenteraient dans les pays que déjà, on nommait les « PIIGS ».
Candide était heureux, parfaitement heureux : il travaillait dans une banque où il le voyait, les gens étaient conscients des réalités. Et il rédigea ainsi son rapport, un rapport sérieux, un rapport profond, un rapport scientifique, où il encensa le business plan de la trading team que deux jours durant, il avait étudiée.
Néanmoins, à l'instant de le remettre à son boss, il eut un état d'âme : vendre ce type de produits... était-ce... compliant?... Car il avait suivi un e-learning, une semaine plus tôt, où il avait appris que les délits d'initié, les manipulations de marché, mais également le blanchiment d'argent, étaient interdits, et qu'en s'y adonnant, on s'exposait à des poursuites... à des poursuites graves... – On y risquait, en effet, rien de moins que des peines de prison !...
Ainsi avait-il interrogé John Smith, après lui avoir exposé les faits, pour en avoir le cœur net ; mais ce dernier, comme par réflexe, avait éclaté de rire. Il avait éclaté de rire, fervemment, avant de préciser, un grand sourire dégageant ses dents, des dents qui dans la lumière, éclataient :
« Nous, des banquiers, être condamnés ? Allons...
– Vous voulez dire que ?...
– Non, nous ne sommes pas intouchables, mais... les banques financent l'économie américaine, et les autorités, par voie de fait, doivent être conciliantes. Du reste, as-tu lu Adam Smith ?
– Bien sûr, c'est l'un de mes économistes préférés !... Il rappelle à quel point chacun, pour vivre sereinement, doit poursuivre ses intérêts, car de la sorte, grâce à la main invisible, cela maximise le bien-être général.
– C'est... à peu près cela. Et que faisons-nous, Candide, en vendant ces produits obligataires ? »
Candide avait réfléchi, un instant, avant de s'exclamer :
« Bien sûr ! Nous poursuivons notre intérêt !
– C'est exactement cela, Candide, tu es vraiment brillant ! Je mesure encore à quel point, sincèrement, j'ai bien fait de te recruter ! – Mais laisse-moi te raconter une anecdote, je t'en prie : elle illustre à quel point notre comportement, dans ces affaires, est rationnel. »
Au mot de « rationnel », son visage s'était éclairé. Car Candide sentait à quel point, vraiment, son supérieur était un homme sérieux. – Aussi l'écouta-t-il, dévotement, car bien qu'ayant une formation d'économiste, il avait encore à apprendre :
« Vois-tu, en 2007, j'étais déjà à ce poste. Et sachant que l'immobilier, à cette époque, avait entamé de baisser aux États-Unis, nous prévoyions des répercussions, assez rapidement, sur le continent européen. Mais afin de dégager des profits, en catchant les hanging fruits, nous devions être au courant, par avance, des décisions de la Banque centrale européenne. Par chance, d'anciens cadres de Goldman – et qui à ce titre, étaient encore rémunérés par la banque, – y travaillaient, et ainsi, ils nous abreuvèrent d'informations utiles. Ainsi fûmes-nous au courant, deux semaines avant que sur les marchés, elle ne se matérialisât, que la courbe des taux de l'euro, avec une forte probabilité, devait s'inverser ; nous en avons profité, bien sûr, pour retourner une partie de nos positions, et de la sorte, pour empocher un milliard de dollars.
– Bravo ! Bravo ! s'était exclamé Candide. Vous avez réalisé là une belle prise de bénéfices !... Mais comment se fait-il... que vous n'ayez pas été condamnés ?... Car il s'agissait, là encore, d'un délit d'initié ?...
– J'allais y venir, Candide. L'administration américaine, il est vrai, a parfois tendance à fouiller dans nos affaires : elle intervient un peu trop. Certaines personnes qui y œuvrent, d'ailleurs, trouvèrent alors un peu étrange, tandis que dans cette histoire, la quasi-totalité des acteurs, sur le marché, subirent de sérieuses pertes, que nous en eussions tiré bénéfice, et ce grâce au retournement de nos positions, en quinze jours à peine ! Une enquête fut ainsi diligentée ; et si elle ne sut identifier nos sources, qui étaient soigneusement dissimulées, elle ne manqua pas de montrer, in fine, qu'en effet, la banque était coupable de délit d'initié.
– Mais... pourtant... je n'ai pas entendu parler d'une condamnation de la banque, moi qui tout de même, étant trader, suivais quotidiennement les marchés !...
– Et c'est normal !...
– Vous voulez dire ?...
– Non, nous n'avons pas été innocentés ; mais nous n'avons pas été condamnés : disons que platement, très platement, nous nous sommes excusés. Et nous avons juré que sincèrement, nous ne le referions pas.
– Et... l'administration vous a laissés tranquilles ?...
– Parfaitement ! Car ne l'oublie pas, Candide, nous finançons l'économie.
– Mais Monsieur Smith, je suis impressionné ! Je ne peux que vous admirer ! La banque est donc capable, en toute circonstance, de retourner les choses en sa faveur, et à la fin de fins, de s'en trouver blanchie ?...
– Ce n'est pas exactement cela, Candide : il est déjà arrivé, par le passé, que nous subissions des condamnations. Mais il fallait pour cela, bien sûr, que la presse en eût entendu parler, et qu'elle l'eût diffusé !... – Toujours est-il que dans cette situation, tu l'imagines, la banque n'est pas à son avantage. Car l'opinion publique étant manipulée, elle a tendance à surréagir. »
Candide s'était rappelé, au son de ces mots, la campagne de dénigrement organisée par la presse, en France, en 2003, pendant la guerre d'Irak, suite à l'intervention de Dominique de Villepin à l'ONU : elle avait été particulièrement odieuse, et même dangereuse, car anti-humaniste – elle brisait les espoirs de démocratie de tout un peuple ; il s'était donc rappelé cette manipulation, cette manipulation archaïque, car contraire aux valeurs de la République, mais il savait à quel point pour l'essentiel, ces faits étaient rarissimes : dans le monde libre, en effet, la presse disait la vérité, car elle y avait intérêt, en vertu de la concurrence libre et non faussée.
Toujours est-il que John Smith, qui était bien loquace, avait poursuivi ses propos :
« Je disais donc : il est déjà arrivé, par le passé, que nous subissions des condamnations. Il y a dix ans, en 1999, tandis que je n'étais qu'analyst, afin de favoriser un client, qui avait besoin que l'action Boeing, un jour de juillet, clôturât au-dessus de 45 dollars, nous avons acheté des contrats à terme, des futures, et nous avons ainsi, d'une certaine manière, favorablement orienté le marché.
« Malheureusement, le Washington Post le sut, le New York Times le relaya, le Wall Street Journal l'analysa, et bientôt, la justice enquêtant, nous ne pûmes échapper à une condamnation.
– La peine... je l'imagine... fut rude ?... interrogea Candide, un peu triste.
– Eh bien... nous nous sommes excusés, nous nous sommes profondément excusés, et nous avons promis, alors, que nous ne le referions pas ; et comme nous avions reconnu les faits, nous reçûmes une amende modérée, 10 millions de dollars – ce qui correspondait, à peu de chose près, à la moitié de ce que dans cette affaire, dans cette correction de marché, conjointement avec notre client, nous avions gagné.
– Bravo ! Bravo ! vous avez donc maximisé votre utilité ! Et vous avez bien fait ! Car seuls des fous, c'est une évidence, auraient agi autrement !
– Tu as parfaitement raison, Candide ! Je vois que tu as bien compris ce qui, dans une banque, pousse les hommes à agir ! »
John Smith, bien sûr, aurait pu évoquer la manipulation du Libor, ou encore les cross-currency basis swaps vendus à la Grèce, qui lui permirent de rentrer dans l'euro ; il aurait pu parler du financement du terrorisme, des guerres, des mafias, ou plus prosaïquement, du blanchiment d'argent ; mais il sentait que bientôt, une fois de plus, la banque serait sur la sellette, et que contrairement à l'habitude, elle risquait de payer...
Dans les dernières années, Goldman Sachs, profitant de l'opportunité, avait vendu à ses clients des « subprime deals », qui étaient adossés, comme leur nom l'indiquait, à des créances immobilières de basse qualité ; ces créances, sélectionnées à dessein par le fond d'investissement Paulson, avec lequel la banque œuvrait, finirent par s'effondrer, ainsi que les produits qui y étaient liés, ces « subprime deals », qui étaient des « CDO », et que la banque avait nommés « Abacus » ; dans cette affaire, elle le prévoyait, elle devait encaisser, à peu de chose près, un milliard de dollars ; c'est ce qu'elle fit.
Mais le trader en charge de l'affaire, visiblement, n'avait pas été discret, et le New York Times, enquêtant, révéla à la fin de l'année, en décembre, la duplicité de la banque, qui en connaissance de cause, avait vendu à ses clients des produits qui à la fin des fins, ne devaient plus rien valoir, tout en en profitant, et en en faisant profiter, bien sûr, le fond d'investissement Paulson, qui la rémunérait au titre de la structuration du produit, et du marketing qu'à son sujet, elle opérait.
Suivis par le SEC (Securities and Exchange Commission), le « gendarme de la bourse américaine », qui enquêta, les dirigeants de la banque (et notamment des activités de marché), qui avaient été auditionnés par le Sénat, après s'être excusés, sérieusement excusés, et après avoir juré que cette fois, on ne les y reprendrait pas, virent la banque s'acquitter, tout compte fait, d'une amende record de 550 millions de dollars.
C'était énorme ! Absolument énorme ! Cela représentait, au bas mot, six pour cent et demi de ses bénéfices de l'année ! – C'était ainsi une certitude : cela la dissuaderait de recommencer.
Candide, apprenant le montant, avait été impressionné ; mais il avait compris, incidemment, que le trader qui était à l'origine de l'histoire, « Fabulous Fab », ainsi qu'on le nommait, était centralien.
« Le plouc ! s'était-il dit alors, en souriant. S'il avait fait Polytechnique et l'ENA, il ne se serait pas fait prendre ! »